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Essais sur le Judaïsme

De Nous à Vous

10.06.2005
Dossiers & documents.
De Jean-Paul II à Benoît XVI : la même politique juive ?
par Paul Giniewski

Au moment où le nouveau pape entre en fonctions, tous s’interrogent sur le profil du pontificat. Les Juifs, notamment, se demandent s’il sera un autre Jean XXIII, un autre Jean-Paul II, s’il déviera ou non de la trajectoire où l’Eglise catholique s’est engagée depuis le "schéma sur les Juifs" - Nostra Aetate - du Concile Vatican II.
Que peut-on dire, aujourd’hui, du cardinal Josef Ratzinger devenu Benoît XVI ?

Quelques jours avant la mort de Jean-Paul II, le grand rabbin de Rome, Elio Toaff, était allé lui présenter ses hommages. Le pape, sur son lit d’hôpital, le fit entrer et l’enlaça fraternellement. Peu après, le 7 avril on rendait public le testament du pape défunt. Il y mentionne seulement deux personnalités vivantes : son secrétaire, Dom Stanislaw Dziwisz et le même "rabbin de Rome".
Benoît XVI était élu pape le 19 avril. Dès le surlendemain, il adressait un télégramme au grand-rabbin d’Italie, Riccardo De Segni : "Je me confie à l’aide du Très-Haut pour continuer le dialogue et renforcer la collaboration avec les fils et les filles du peuple juif", une initiative "très remarquée", selon la presse. Et toute la presse souligna aussi, dans l’homélie de Benoît XVI lors de la messe d’inauguration de son pontificat, son salut "particulier à nos chers frères du peuple hébreu" auxquels l’Eglise est liée par «un grand patrimoine spirituel commun", déclaration applaudie par la foule massée sur le parvis de Saint-Pierre (1). Dès son élection, le pape avait "affirmé avec force sa décisive volonté de poursuivre la réalisation du concile Vatican II sur les traces de ses prédécesseurs" (2).
Ces gestes et dits successifs et volontaristes indiquent une continuité et augurent favorablement des relations du Saint-Siège avec le peuple juif et du Vatican avec l’Etat d’Israël. On doit aussi se demander quelles actions passées du cardinal Josef Ratzinger préfigurent celles auxquelles on peut s’attendre de la part du nouveau pape.

Un passionné de Martin Buber
On ne risque pas trop de se tromper à prédire que Benoît XVI est prédisposé par ses antécédents sur le plan des relations judéo-chrétiennes à devenir un "bon" pape, du point de vue juif, et qu’il en aura le désir. La continuité entre le nouveau pape et le précédent a été marquée par un journaliste qualifiant Benoît XVI de "gardien du Temple wojtylien". Et Josef Ratzinger avait appelé son prédécesseur "Jean-Paul II le Grand".
Dès ses études de séminariste, il s’était passionné pour Martin Buber, le philosophe germano-juif puis israélien, grand penseur du dialogue, du rapprochement et de la paix entre adversaires. Le futur pape avait aussi entretenu de longs échanges avec d’autres philosophes juifs, notamment Emmanuel Levinas. Mais surtout, professeur de théologie et depuis 1981 préfet de la congrégation de la doctrine de la foi (qui fixe le cap et surveille les travaux des théologiens et la formation des religieux) il a été le collaborateur permanent de Jean-Paul II, le principal rédacteur des textes pon-ificaux, notamment sur les Juifs et l’Etat juif. Il a été, dans une large mesure, l’artisan de l’exceptionnelle réussite du pape, l’initiateur de la politique de repentance pour les persécutions et la purification de la mémoire.
On retrouve les idées de Josef Ratzinger dans les formulations de Jean-Paul II.
Dans une interview accordée en 1990 au mensuel juif américain Midstream, Josef Ratzinger avait évoqué le Catéchisme de l’Eglise catholique alors en préparation, et la "profonde continuité" entre l’Ancien Testament et le Nouveau : "Notre intention, en écrivant le Catéchisme, était de montrer que sans l’Ancien Testament, sans contacts permanents avec un judaïsme vivant et pérenne, la chrétienté ne peut être fidèle à ses propres origines" (3).

De l’anti-judaïsme à la shoah
A diverses reprises, Josef Ratzinger a esquissé une approche novatrice en direction d’une réinterprétation théologique de "l’Eglise unique voie de salut", démarche d’autant plus significative venant d’un haut dignitaire regardé comme très conservateur. Avant Vatican II, l’Ancien Testament et le Nouveau étaient considérés comme opposés, et la Nouvelle Alliance comme frappant de caducité l’Ancienne. Or, dans un livre paru en 2000, le cardinal Ratzinger précise que les deux sont complémentaires, que la seconde est un "accomplissement" et non une "substitution" et que "Juifs et Chrétiens sont appelés à être témoins ensemble des vérités divines". Un texte de la Commission biblique pontificale, préfacé par lui en 2001, reconnaît que "l’espérance messianique du peuple juif n’est pas vaine" (4). Juifs et Chrétiens communient dans l’attente du messie : les Juifs attendent sa venue et les Chrétiens son retour.
Le cardinal Ratzinger a été l’un des pionniers d’un réexamen critique des attitudes chrétiennes pendant la shoah. Il l’a formulé à Noêl 2000, dans un article de l’Osservatore Romano : "Même si la shoah fut perpétrée au nom d’une idéologie antichrétienne, qui voulait frapper la foi chrétienne à sa racine abrahamique, en l’espèce du peuple d’Israël, on ne peut nier qu’une résistance insuffisante des Chrétiens à ces atrocités s’explique par l’héritage antijudaïque, présent dans l’âme d’un nombre non négligeable de Chrétiens. C’est peut-être précisément à cause du caractère dramatique de cette ultime tragédie qu’est née une nouvelle vision de la relation entre l’Eglise et Israël, une volonté sincère de vaincre toute forme d’antijudaïsme et d’inaugurer un dialogue constructif (…) qui "doit commencer par une prière à notre Dieu pour qu’il donne avant tout à nous autres Chrétiens, une plus grande estime et un plus grand amour envers ce peuple (…) à qui appartiennent la gloire, les alliances (…) de qui le Christ est issu selon la chair (Rom 9, 4-5), et ce non seulement dans la passé, mais également au temps présent (…). La foi dont témoigne la Bible des Juifs (…) n’est pas pour nous une autre religion, mais le fondement de notre foi" (5).
Le cardinal Ratzinger avait approfondi cette donnée théologique et l’avait liée de nouveau à la shoah dans la préface, déjà mentionnée, de l’ouvrage de la Commission biblique, Le peuple juif et ses saintes Ecritures dans la Bible chrétienne : …Après "le choc de la shoah (…) deux problèmes principaux se posent : (les Chrétiens) ont-ils le droit de continuer à proposer une interprétation chrétienne de cette Bible ou ne doivent-ils pas plutôt renoncer avec respect et humilité à une prétention qui, à la lumière de ce qui est arrivé, doit apparaître comme une usurpation ?
La deuxième question se rattache à la première : la façon dont le Nouveau Testament lui-même présente les Juifs et le peuple juif n’a-t-elle pas contribué à créer une hostilité contre le peuple juif, qui a fourni un appui à l’idéologie de ceux qui voulaient anéantir Israël ? (…) Ce qui doit de ce qui s’est passé, c’est un nouveau respect pour l’interprétation juive de l’Ancien Testament" (6).
Josef Ratzinger s’est souvent exprimé positivement sur l’Etat d’Israël et sur les liens du peuple juif avec sa terre, notamment dans une interview de la revue italienne Studi Cattolici, en 1994, lors de son voyage à Jérusalem : "Je pense qu’il est très important que des Juifs, même s’ils vivent partout au monde, aient un foyer national, un point de référence, et vivent dans le pays de leurs pères en tant que peuple, en continuité avec leur propre histoire et avec la promesse faite à leurs ancêtres". La création d’Israël "a une grande signification religieuse, car ce peuple, bien qu’Israël soit un Etat séculier, n’est pas un peuple comme les autres. Il a toujours maintenu des liens avec sa grande histoire" (7).

"Un ami du peuple juif"
Il est donc dans l’ordre des choses que l’élection de Benoît XVI eût été favorablement accueillie en Israël et à travers le monde juif.
Paul Spiegel, président de la principale organisation représentative des Juifs d’Allemagne, a rappelé son rôle dans la préparation de tous les documents sur la réconciliation entre Juifs et Chrétiens et la repentance, et s’est dit certain qu’il "poursuivra dans cette voie amorcée par Jean-Paul II".
Rabbi Israël Singer, président du Congrès juif Mondial, voit en Josef Ratzinger "l’architecte de la politique de recon-naissance et de relations avec l’Etat d’Israël".
Pour rabbi David Rosen, directeur des affaires interreligieuses de l’American Jewish Committee, la continuité entre Benoît XVI et ses prédécesseurs "sera reflétée dans les relations judéo-catholiques. Il y est profondément impliqué. Il a soutenu l’éta-blissement de relations entre le Saint-Siège et Israël. Et ses origines allemandes le rendront très attentif aux dangers de l’antisémitisme et à l’importance de la réconciliation. Il est conscient du fardeau de l’histoire. Son élection est une bonne nouvelle pour les Juifs".
Abraham H. Foxman, de l’Anti-Defamation League du Bnei Brith, estime "qu’il a souvent condamné l’antisémitisme et exprimé son remords pour les attitudes qui ont persisté à travers l’histoire" (8).
Silvan Shalom, ministre des Affaires étrangères d’Israël, a exprimé "l’espoir que ce pape, compte tenu de son expérience historique, soit particulièrement attaché à une lutte sans compromis contre l’anti-sémitisme et que les relations avec le Vatican continueront à progresser".
Le grand-rabbin de Tel-Aviv, Meir Lau a constaté : "Benoît XVI est connu pour être un ami du peuple juif".

De nombreux chantiers encore ouverts
Après les témoignages de sympathie pour les Juifs et l’Etat juif du futur pape, ne reste-t-il plus rien à dire et à faire pour Josef Ratzinger devenu Benoît XVI ? Le contraire est vrai. Interrogé par un quotidien français, le grand-rabbin de France, Joseph Sitruk, a ainsi résumé les espoirs juifs : " Qu’il fasse encore mieux s’il le peut et tout au moins aussi bien que Jean-Paul II. Toutes les avancées que (ce) pape a amorcées doivent trouver un prolongement fidèle dans l’œuvre de son successeur" (9).
De nombreux chantiers, d’inégale envergure mais tous importants sur leur plan et potentiellement générateurs de tensions, restent ouverts. Notamment : Dans le domaine de la politique internationale, le soutien vatican, auquel les Juifs du monde entier sont hyper-sensibles, aux thèses palestiniennes et la critique de la politique d’Israël, jugés partiaux, côté juif. Une mobilisation chrétienne résolue, jugée nécessaire, contre la résurgence de l’antisémitisme, alimenté par l’extrémisme islamiste. Sur le plan théologique : une clarification de la doctrine de la "substitution" qui ignore la vocation spécifique du judaïsme, et la question des traditions juive et chrétienne divergentes sur le messianisme. Sur le plan des relations des Juifs avec l’Eglise catholique : l’accès difficile aux archives vatican de la deuxième guerre mondiale. Les répercussions d’une béatification éventuelle de Pie XII, le pape contesté. Un affinement de la déclaration du 15 mars 1998 sur la shoah, dont d’éminents catholiques ont souligné "les lacunes", relevé les "points délicats" (10), les "insuffisances et les manques" (11). Etc, etc.
Sur tous ces contentieux, Benoît XVI, grand théologien et enseignant, et Allemand, pourrait être le pape idéal pour progresser, ayant vécu personnellement le temps de la shoah, et ayant porté un temps, fut-ce contraint et forcé, les insignes et l’uniforme du régime qui a commis la shoah.
Le pape semble avoir voulu le confirmer lui-même. Un mois après son élection, il déclarait à l’issue de la projection d’un film sur Jean-Paul II : « Comment ne pas lire à la lumière de la Providence le fait qu’à un pape polonais ait succédé un citoyen de l’Allemagne, où le régime nazi a pu s’affirmer ". Dans son premier discours au corps diplomatique, le 12 mai, il évoquait ce poids d’histoire : « Je viens d’un pays (où des) idéologies dévastatrices et inhumaines, ont, sous couvert de rêves et d’illusions, fait peser sur les hommes le joug de l’oppression ". Et dans son voyage à Cologne, prévu pour août 2005, Benoît XVI projetait de visiter la synagogue de cette ville, détruite par les nazis en 1938 (11).
On abordera donc le nouveau pontificat avec une certaine confiance.

(1) Hervé Yannon : "Benoît XVI salue ‘l’Eglise vivante’", Le Figaro, 25 avril 2005, p 2.
(2) "Le parcours de Benoît XVI inspire espoirs et craintes", Le Monde, 22 avril 2005, p 1.
(3) Midstream, mai-juillet 1990, cité par Lisa Palmieri-Billig : "Growing into the role of Benedict XVI” The Jerusalem Post, 20 avril 2005, p 1 et 19.
(4) Jean-Yves Camus : "Benoît XVI, un pape conservateur mais ouvert au judaïsme", Actualité juive, 21 avril 2005, p 20.
(5) Josef Ratzinger : "L’héritage d’Abraham, don de Noël" .L’Osservatore Romano, 29 décembre 2000, cité par L’Arche, mai 2005, p 51, et par David Brinn : "New pope hailed for Jewish ties", The Jerusalem Post, 20 avril 2005, p 1 et 19.
(6) Josef Ratzinger, Préface de : Le peuple juif et ses saintes Ecritures dans la Bible, cité par L'Arche, mai 2005, p.50.
(7) Lisa Palmieri-Billig, article cité.
(8) David Brinn : article cité.
(9) Joseph Sitruk : "Un grand chrétien, un grand homme", Propos recueillis par Marie-Laure Germon, Le Figaro, 6 avril 2005, p 18.
(10) Jean Dujardin : "Une question pour toutes les consciences", La Croix, 26 mars 1998, p 12.
(11) Bernard Dupuy : "Eglise : la rigueur de l’aveu", Le Monde, 21 mars 1998, p 16.
(12) "Son passé allemand reste omniprésent", Le Figaro, 28-29 mai 2005, p 4.
(Avec l'aimable autorisation d'Information juive)

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