15.02.2006
L'actualité en question
Les dangers du "pétrole vert"
par Philippe Barraud
Israël n'a ni pétrole, ni beaucoup d'eau : le "pétrole vert" ne pourra être la solution
Le pétrole dit «vert», l’éthanol, paraît bien parti pour remplacer une partie des carburants pétroliers. Plusieurs pays foncent tête baissée dans cette production. Pourtant, le coût écologique en sera exorbitant.
Produits à partir de la canne à sucre, du maïs, du colza, les biocarburants ne manquent pas d’atouts (voir Le Temps du 15 février). Ils constituent des ressources renouvelables, réduisent de 30% à 50% les gaz à effet de serre, et deviennent compétitifs face aux produits pétroliers. Le Brésil, pays pionnier dans ce domaine, voit le 75% des nouvelles immatriculations carburer à l’éthanol, tandis que le cours du sucre flambe.
Cette alternative crédible au pétrole est évidemment à accueillir positivement. Pour autant, il ne faut pas oublier d’en calculer le coût en terme d’atteintes à l’environnement. Les grands pays qui vont jouer à fond la carte de l’éthanol, comme le Brésil et les Etats-Unis, vont mettre en place des cultures gigantesques à l’échelle industrielle, des cultures dont on peut penser qu’elles ne seront pas particulièrement «bio».
La première conséquence, comme on le voit déjà au Brésil, c’est une déforestation accélérée et hors de contrôle, au profit d’une agriculture intensive qui lessive des sols fragiles. A cet égard, le bilan en termes de biodiversité est catastrophique. Une agence officielle américaine a publié côte à côte des photos satellites de la forêt amazonienne, prises il y a 25 ans et en 2005: la comparaison est effarante.
La deuxième conséquence, c’est que ces grands cultures de carburants verts vont aggraver la pénurie d’eau, un des problèmes les plus lancinants auxquels notre monde sera confronté sous peu. Ce n’est pas quelque emmerdeur écolo qui le dit, mais le patron de Nestlé, Peter Brabeck. Dans une interview passionnante publiée par La Tribune et reprise par Le Temps le 7 février, il avertit: «Nous sommes en train d’utiliser plus d’eau que la nature ne peut en fournir.» Entre le pompage d’eaux fossiles, non renouvelables, et l’assèchement de lacs et de mers (Lac Tchad, Mer d’Aral), nous sommes en train de faire disparaître toutes les grandes réserves d’eau.
La faute à qui? A l’agriculture, qui consomme 70% de l’eau de la planète. Pour faire pousser un seul plant de maïs, dans le sud-ouest de la France, il faut des centaines de litres d’eau. Si l’on calcule en litres d’eau par consommateur, sachant qu’il faut un litre pour produire une calorie, on arrive à des chiffres délirants. Peter Brabeck donne l’exemple du riz: chaque consommateur de riz (et il y en a beaucoup) consomme 3000 litres d’eau par jour. Pour un régime plus protéiné sous forme de viande, comme aux Etats-Unis, il faut 6000 litres d’eau par jour et par personne!
Actuellement déjà, l’eau manque. La Chine, la Libye et les Etats-Unis pompent des eaux fossiles de plus en plus profond, et plusieurs pays projettent de détourner fleuves et rivières. Dans ce climat d’approvisionnement tendu, l’extension massive de cultures transformables en éthanol, grandes consommatrices d’eau, aggraveront rapidement la pénurie d’eau.
La question est philosophiquement intéressante: vaut-il mieux manquer d’essence, ou d’eau? Peut-être devrions-nous réfléchir parallèlement à un moyen de consommer beaucoup moins d’essence, quelle qu’en soit la provenance.
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