Essais sur le judaïsme Nessim Robert Cohen-Tanugi
Actualité des fêtes
Pessah et le “cadeau” de l’esclavage
par Nessim Sandlar
En page 1 de ce même numéro (N°310), on peut relire les propos de Ben Gourion essayant d’expliquer à un haut responsable anglais pourquoi les Juifs gardent toujours le souvenir de Pessah.
Pessah est en effet au cœur même du Judaïsme. Et la libération de l’esclavage est au cœur de Pessah…
Une question mérite d’être posée à ce sujet : bien des peuples ont connu la servitude et la persécution et certains, contrairement aux Juifs, ont même été effacés de l’histoire, tels les Aztèques, les Mayas et nombre d’Indiens. Est-ce parce qu’ils ont échappé à ce destin que les Juifs ont fait de Pessah, le centre de leur identité ? C’est peu vraisemblable car, en effet, d’autres peuples ont failli être exterminés et ont survécu tels les Arméniens il y a à peine un siècle. Bien entendu, leur génocide a laissé une trace indélébile dans leur histoire et leur mémoire. Mais le cas juif est différent. Ils ne se sont pas seulement commémoré l’événement à son anniversaire, ce qui est, somme toute, normal, ils le commémorent TOUS les jours et pas seulement à Pessah, mais aussi tous les shabbats, en particulier lors du kiddouch et tous les jours, dans certaines prières quotidiennes.
Non seulement il faut commémorer l’événement, mais c’est un devoir absolu, mieux, un ordre, une mitzva, de la perpétuer de père en fils et de génération en génération.
« Qu’on se souvienne de ce jour où vous êtes sortis d’Egypte, de la maison de servitude… Tu célèbreras cette cérémonie dans ce même mois… Tu donneras cette explication à ton fils « C’est dans cette vue que l’Eternel a agi en ma faveur en me faisant sortir d’Egypte ». Et tu porteras comme symbole sur ton bras et comme mémorial entre les yeux que l’Eternel t’a fait sortir d’Egypte… Tu observeras cette institution en son temps à chaque anniversaire… Et lorsque ton fils, un jour, te questionnera : « Qu’est-ce que cela ? » tu lui répondras : d’une main puissante D. nous a fait sortir de la maison d’esclavage. Etc. » (Exode 13, 1 à 16)
On pourrait en conclure que l’importance de la sortie d’Egypte est due uniquement au fait que D.ieu a sauvé les Hébreux et qu’il s’agit d’un miracle.
Mais la sortie d’Egypte n’est nullement un miracle : seuls les conditions de cette sortie sont miraculeuses, et en particulier les dix plaies, le passage de la Mer des Joncs etc. La servitude et la libération n’étaient pas en elle-même un miracle puisqu’elles avaient été programmées et écrites bien avant !
« Sache bien que ta descendance résidera dans un pays qu’elle ne possèdera pas. On en fera des esclaves, qu’on opprimera pendant quatre cents ans… Ils sortiront… » (Genèse 15,13).
Une nouvelle question se pose : pourquoi D. a-t-il voulu faire subir ces malheurs à son peuple ? Pour demain leur prouver sa grandeur et sa toute puissance en les libérant ? Voilà des desseins pas très kasher ! D. n’est pas homme pour se conduire ainsi.
Un bien étrange cadeau
Il n’y a qu’une raison à cette épreuve c’est que D. a VOULU la faire subir à son peuple.
Oui mais pourquoi ? En rémission de leurs péchés ? Nullement, car dès le lendemain ils ont à nouveau péché. D’ailleurs la Thora a prévu les rites pour réparer les péchés et l’esclavage n’en fait pas partie.
En fait, il a volontairement imposé cette épreuve à son peuple parce que c’était bien pour lui, si l’on ose dire, pour leur en faire cadeau !
Vous bondissez ?
Alors, étudions un passage du prophète Malachie (1,2) qui est vraiment très étrange. Tout d’abord, voici que les Hébreux interpellent D. pour mettre en doute son amour. Un véritable blasphème ! Encore plus étonnant : non seulement D. leur répond sereinement : « Vous dites : en quoi nous as-tu témoigné ton amour ? Et il leur répond : « Esaü n’était-il pas le frère de Jacob ? Or c’est Jacob que j’ai choisi. Mais Esaü je l’ai haï ».
( Simple incidente : comprenez, bien sûr, que D.ieu ne haïssait pas la personne d’Esaü mais les valeurs qu’il prônait et qu’il chérissait au contraire les valeurs qui guidaient Jacob.)
Vous n’allez pas finir d’être étonnés. Et comment s’est manifestée cette préférence ? « Je donnais à Esaü la montagne de Séir comme possession et Jacob et ses enfants, descendirent en Egypte… » .
On croit rêver ! Avons- nous bien lu ? D.ieu haïssait Esaü et donc il lui offre un royaume. Il aimait Jacob et donc… il l’envoie en esclavage en Egypte !
Si on a bien compris, l’esclavage en Egypte serait donc un cadeau somptueux fait au peuple choisi ?! Ce n’est pas possible, c’est un lapsus calami, une inversion malencontreuse du scribe !
Pas du tout, il n’y a pas d’erreur : le plus beau cadeau qu’ait fait D.ieu aux Juifs après le don de la Thora c’est l’esclavage en Egypte et parmi les commandements de la Thora c’est celui dont il faut se souvenir en tout instant.
C’est que D.ieu voulait que la haine de la servitude soit au cœur de l’identité du peuple qu’il s’est choisi afin qu’il s’en souvienne toujours et la combatte toujours.
La fraternité perdue
Pourquoi D. estime-t-il cette valeur comme essentielle à son projet ?
Il faut revenir aux tout premiers chapitres de la Genèse. D. avait prévu un autre destin à l’humanité. Il voulait que l’homme soit libre car quel serait sa grandeur s’il était programmé comme un robot ? Et il voulait que l’homme choisisse librement le Bien. Mais l’homme voulut jouir de sa liberté en toute liberté, y compris celle de choisir le mal plutôt que le bien. Adam et Eve ont désobéi, et de leurs deux premiers enfants, Caïn a choisi de tuer Abel. L’histoire de l’homme commence par la fraternité et tout aussitôt il s’empresse de détruire la fraternité. Et ainsi la violence – donc la non-fraternité - s’est répandue entre les hommes dans le monde.
Le projet de D. était que l’homme se conduise avec l’homme comme un alter-ego : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lév. 19,19), une humanité où les hommes sont égaux en dignité, en liberté, en amour d’autrui, bref en frères. L’histoire de Caïn et d’Abel inaugure la naissance de la fraternité suivie de sa destruction. On se souvient de ce passage où un homme interpelle le jeune Joseph : « Que cherches-tu ? » Et Joseph répond : « Je cherche mes frères ». Tout le livre de la Genèse tourne autour de la fraternité ratée, dont l’histoire de Joseph et ses frères est l’illustration.
L’histoire d’Abel et Caïn est le paradigme de la tragédie où l’homme détruit son prochain. Ce n’est pas leur histoire qui nous est contée mais, à travers eux, l’histoire de l’humanité, traversée par un fil rouge par la sanglante rivalité entre les hommes.
On comprend dès lors la centralité de la servitude et de sa nécessaire libération. La servitude, l’esclavage est l’inverse diamétralement opposé de la fraternité. Des hommes enchaînent d’autres hommes pour les utiliser, en tirer profit : exactement l’inverse de l’amour.
C’est exactement le sens de l’esclavage en Egypte ou Pharaon transforme les Hébreux en esclaves, les utilise pour en profiter et les user jusqu’à ce que mort s’ensuive.
L’esclavage et l’exploitation de l’homme par l’homme font la trame de l’histoire de l’humanité. Au lieu de la fraternité, l’homme, de siècle ne siècle, dans des civilisations différentes, dans le temps et dans l’espèce, se conduit comme un loup pour l’homme, exploite, asservi, tue son prochain.
Ce que voulait D. en se donnant un peuple, c’est qu’il soit une lumière pour les nations, qu’il proclame à tous les peuples le refus de la servitude et l’amour de la liberté, qu’il prône la fraternité et non le mépris ou la haine du prochain.
Libération et révolution
Mais voici qu’une nouvelle question se pose.
Si tel est le fond du problème, le combat politique pour la libération, ou le combat pour l’éthique ne seraient-ils pas plus appropriés que les rites de Pessah ? On sait que « la théologie de la libération » a faire du thème de l’amour et de la haine du prochain un combat politique.
Le rite de Pessah nous propose une approche différente et se rapproche de celui de Rosh hashanah qui appelle l’homme à se renouveler, à accomplir une révolution intérieure. Rosh hashanah nous convie à faire notre bilan et tenter de repartir à zéro pour une nouvelle année en tâchant de faire mieux.
Les rites de Pessah nous appellent aussi à un renouvellement de notre âme le long de 7 jours, chiffre qui est celui de la création du monde. Les sept jours de Pessah est un appel, une tentative de renaissance, de recréation annuelle du Juif.
Un détail cependant : on le sait, la Thora institue 7 jours pour cette fête, une semaine comme celle de la création du monde et de la recréation du Juif chaque année. Or, dans la diaspora, on a pris l’habitude de compter huit jours par suite de l’incertitude de la date de la pleine lune en Israël, moment bien précisé dans le texte de la Thora, avec une symbolique, celle de la lumière qui s’impose au cœur même de la nuit. Par crainte de rater l’instant fatidique, les rabbins, dans la diaspora, on ajouté un deuxième jour supplémentaire pour le seder afin d’être certain que, dans tous les cas, le seder sera effectué le soir de la pleine lune sur la terre d’Israël où l’erreur n’est pas possible et où donc on fête 7 jours pour Pessah. Mais aujourd’hui on peut être certain scientifiquement quand brillera la pleine lune du mois de Nissan. Par respect pour la tradition du second seder, les rabbins ont décidé de conserver la coutume. Mais si vous habitez en Israël, même en diaspora on ne doit fêter que le premier seder.
La date du seder est là pour immortaliser l’importance cruciale de libération de la servitude.
Le second point particulier de la fête est l’interdiction totale de toute forme de levain et en particulier dans le pain qui devra être strictement azyme. Le levain est ce qui rend vivante la farine en la faisant gonfler. Elle est meilleure au goût mais elle se corrompt rapidement. Car telle est l’âme de l’homme, la neshamah qui peut être corrompue par ce qui est désirable.
Un très beau symbole et une méditation spirituelle.
Plus profondément, la Thora nous apprend que pour changer la société humaine il ne faut pas imaginer que cela se fera par la politique et les événements extérieurs. C’est en l’intérieur de l’homme qu’il faut opérer une révolution.
Alors en cette semaine de Pessah, tentons d’opérer cette révolution intérieure.
Pessah kasher ve sameah
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