Essais sur le judaïsme Nessim Robert Cohen-Tanugi
Actualité des fêtes
Hanouccah : un tournant du judaïsme
On ignore généralement qu’au-delà de la commémoration de la résistance du peuple juif à l’oppression, Hanouccah marque un tournant essentiel de la conscience juive.
Après les persécutions d’Antiochus, plus rien ne sera jamais comme avant
par N. Cohen-Tanugi…
Le sortilège de l’assimilation
Au 2ème siècle avant notre ère, la société juive va être confrontée à l’immense défi de la civilisation grecque convertissant à ses mœurs et à son idéologie l’ensemble du bassin méditerranéen.
Les généraux grecs, successeurs d’Alexandre, vont se partager son vaste empire et la Judée va se trouver à nouveau prise en tenaille (1) entre l’Egypte, dévolue aux Lagides, et la Syrie, aux Séleucides. Les ambitions hégémoniques de ces deux pays font de la Judée, située à leur point de rencontre, un enjeu vital. La victoire sourira tour à tour aux uns et aux autres ; mais, dans tous les cas, la Judée restera sous influence grecque.
Comme c’est souvent le cas, la civilisation dominante s’impose par son efficacité triomphante aux civilisations autochtones.
Une importante fraction de la classe dirigeante juive, constituée en partie par la classe sacerdotale des prêtres du Temple et quelques familles comme les Tobie ou les Samballat, va succomber au sortilège de l’assimilation. Ils sont persuadés que la Judée et le judaïsme ne peuvent survivre qu’en s’adaptant à leur temps et entreprennent d’opérer une synthèse entre la civilisation moderne grecque et les antiques traditions de la société hébraïque. (2)
Cet esprit d’assimilation leur apparaît d’autant plus naturel que, tous comptes faits, les Juifs entretiennent les meilleurs rapports avec leurs conquérants païens respectueux de leurs lois ancestrales et des institutions traditionnelles de Jérusalem. D’ailleurs, le nouveau souverain Séleucide ne vient-il pas de confirmer par décret le droit des juifs à vivre selon leurs coutumes ? Et, mieux encore, ne vient-il pas de subventionner sur le trésor royal la restauration du Temple ? Dans ces conditions quoi de plus légitime que le ralliement des autorités juives au nouveau pouvoir ?
La crise
Le lourd tribut imposé, à la suite de la victoire de Magnésie, par la jeune et conquérante nation romaine aux suzerains Séleucides, va donner l’occasion au parti hellénisant de prendre le pouvoir à Jérusalem (3).
Au nom de la Torah, le Grand Prêtre, Onias III refuse de livrer le trésor du Temple convoité par les autorités grecques pour s’acquitter du tribut envers les Romains. C’est alors que le propre frère d’Onias III, Jason, membre du parti hellénisant, propose à Antiochus une forte contribution financière contre la déposition d’Onias III et sa propre nomination à la prêtrise suprême. (4)
Aussitôt investi, Jason entreprend de faire de Jérusalem, l’égale des grandes cités grecques dont il copie les institutions et les mœurs : sénat, éphébie et, surtout édification d’un grand gymnase dont le succès va être foudroyant. En peu de temps, il va se substituer au Temple comme centre de vie et de rencontre de la ville. Et l’on verra des prêtres déserter le Temple pour assister aux jeux du stade…
Pire encore, pour mieux ressembler aux Grecs, les gymnastes juifs s’affublaient de faux prépuces dans ces compétitions où la nudité était de rigueur.
Trois ans après, Jason est destitué au profit de l’impie Ménélas, plus servile encore face à Antiochus. Non content de dépouiller le Temple de son trésor, il espère consolider son pouvoir en faisant assassiner Onias III, toujours très populaire dans le cœur des juifs.
Le divorce entre la masse du peuple, proche des pieux (les Hassid ou Assidéens) et la classe dirigeante collaboratrice va devenir total.
La solution finale
Le drame va être déclenché par une rumeur qui court dans les rues de Jérusalem : « Antiochus a été tué, Antiochus est mort pendant la guerre ». C’est l’espoir et la révolte : le peuple dépose Ménélas.
Ce n’est, hélas qu’une fausse nouvelle… Mais Antiochus Epiphane va tirer les leçons de l’insurrection : de tous les Peuples du Proche-Orient, seul le peuple juif est rebelle à l’assimilation, figé dans ses coutumes ancestrales par sa religion. C’est donc elle qu’il faut extirper pour en finir avec les juifs.
Antiochus ne fera pas de détail : interdiction de toutes les pratiques du judaïsme, du repos sabbatique, des rites alimentaires, de la lecture de la Torah, de la circoncision. Les sanctions sont effroyables : tout homme en possession de la Torah est immédiatement exécuté, et le livre brûlé ; tout bébé circoncis est pendu et sa mère brûlée ainsi que tout individu observant le shabbat. Le Temple de Salomon est désormais dédié aux rites païens, obligatoires pour tous et, suprême défi et dérision : des porcs sont sacrifiés sur l’autel et le parvis dévoué à la prostitution sacrée. Les Juifs fuient Jérusalem et se réfugient dans les montagnes tandis que s’installent les colons étrangers chargés de renouveler entièrement la population de la Ville Sainte.
Notre propos n’est pas ici de relater l’extraordinaire résistance du peuple juif et sa victoire sous la conduite des « Maccabées » fondateurs de la dynastie Asmonéenne mais plutôt de mesurer les conséquences considérables de ces événements sur l’histoire et la conscience juives.
Les Rabbins…
Historiquement, Hanoukah marque le déclin des classes dirigeantes et des grandes familles comme les Tobie, les Samballat, les Ben Yehozadak ou les Bilga qui vont s’éteindre ou se rallier aux nouveaux pouvoirs. Quant aux descendants du Grand Prêtre Onias assassiné par Ménélas, ils vont émigrer en Egypte où ils fonderont l’une des communautés les plus fécondes de la diaspora.
L’ancienne classe des prêtres va perdre progressivement son influence malgré la tentative de l’un des Maccabées de réunir sur sa tête les couronnes royales et pontificales. L’immense pouvoir spirituel et financier dévolu au Grand Prêtre par le contrôle du Temple ne peut laisser indifférents les maîtres de l’heure, grecs ou romains, qui s’arrangent toujours pour y placer un pion, tel Caïphe au temps de Jésus.
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C’est ainsi que le pouvoir réel, c’est-à-dire l’influence sur la population, va passer insensiblement entre les mains des sages, des scribes, savants en écritures saintes, les Rabbi ou Rabbins, presque tous membres de la secte des Pharisiens opposés aux Sadducéens du Temple. Par eux, la Loi Orale vient compléter la Loi Ecrite et le Talmud en sera la mémoire.
Et les Romains…
Si le conflit avec Antiochus est à l’origine du pouvoir des Rabbins, sans lesquels il n’y aurait plus de judaïsme aujourd’hui, il est également, et hélas, à l’origine de l’entrée en scène des Romains dans l’histoire des Juifs avec les redoutables conséquences que l’on connaît : la destruction du Temple et la grande Diaspora sans oublier la crucifixion de Jésus et les conséquences lointaines qui s’en suivirent pour le peuple juif.
Ce sont en effet les Maccabées qui vont signer un traité d’assistance mutuelle avec Rome pour neutraliser tout esprit de revanche chez les souverains séleucides. Et un de leurs descendants, Hyrcan, va demander aux Romains de trancher entre le parti pharisien et le parti sadducéen. Ce sera la prise du Temple par Pompée le jour de Kippour en l’an 63 avant notre ère. Hyrcan ne se doutait pas que ce jour-là venait d’entrer à Jérusalem l’armée qui devait détruire le Temple et la Ville Sainte.
Paradoxalement, les Romains, en consacrant la victoire définitive des Pharisiens sur les Sadducéens allaient assurer indirectement la pérennité du Judaïsme qu’ils auront cru extirper en détruisant le Temple et en rasant Jérusalem. Les prêtres dont l’influence était liée au Temple disparurent avec lui. Il incomba aux Rabbins, grâce aux écoles et aux synagogues où demeurait leur pouvoir, d’assurer l’épanouissement du judaïsme, chez un peuple privé de sa terre et des institutions politiques nationales.
Affermissement du judaïsme
Les événements de Hanouccah marquent la première tentative d’assimilation du peuple juif, en consacrent l’échec, révèlent le lien indissoluble entre les Juifs et la Torah, inaugurent les persécutions religieuses (celles des Pharaons et d’Aman furent raciales et ethniques), commémorent le combat d’un peuple non pour défendre son sol, sa terre qui n’étaient nullement menacés mais pour conserver le droit de vivre selon leurs coutumes et de préserver leur identité.
C’est de cette époque que datent les récits exemplaires de héros préférant subir le martyre plutôt que de renoncer à leur foi. Ce thème devint une constante de la conscience juive et marqua de son sceau le christianisme des premiers siècles.
Le mouvement apocalyptique
Enfin c’est de cette époque que date le mouvement apocalyptique et messianique. Pour tenter de comprendre comment la terrible épreuve du peuple juif peut se concilier avec les promesses de l’Alliance, les pieux scrutent les textes prophétiques. Ils y découvrent l’annonce du « Jour de D. » et de la fin des temps qui verra le châtiment des impies et la récompense des justes.
Une abondante littérature va fleurir sur ces thèmes dont les plus connus sont le livre d’Enoch et surtout le livre de Daniel qui, seul, a été retenu dans le canon biblique, et dont certains passages font allusion à la mort d’Onias III et à la profanation du Temple par Antiochus (chapitre 9, versets 26 et 27).
Ce mouvement apocalyptique s’épanouira avec la secte des Esseniens, mieux connue désormais depuis la récente découverte des manuscrits de la Mer Morte.
C’est sur ce rameau du Judaïsme que se développeront les mouvements baptistes et chrétiens.
Telles sont les conséquences de la persécution d’Antiochus Epiphane, le roi qui voulut effacer le judaïsme de la mémoire des hommes et qui ne survit dans leurs mémoires que par le mystère de la pérennité du judaïsme.
Robert Cohen Tanugi
(Ce texte a paru pour la première fois dans « Le Lien » N° 2 de novembre 1980. La volonté assimilatrice de nombreux juifs aujourd’hui, rend nécessaire ce rappel. )
(1) Il est curieux de noter que c’est une constante de l’histoire de la Terre Promise depuis le temps des Patriarches jusqu’à aujourd’hui.
(2) Cette illusion a perduré à travers les siècles : être de son temps, s’assimiler. Il y a toujours eu tout au long de l’histoire juive les « assimilationnistes » et de nos jours les assimila-Sionistes ! (N° 192)
(3) Nous pensons que depuis la création de l’Etat d’Israël, le phénomène reparaît d’un courant politique qui veut « américaniser » ou « européaniser » Israël, quand ce n’est pas les deux à la fois ! Si la paix avec les Arabes arrivait un jour, on trouvera également le parti arabisant…
Certains propos de AB Yehoshoua, de Beilin, de Peres ou de Ben Ami dégagent parfois un parfum fortement assimilationniste !
Il importe ici d’apporter des éclaircissements. Il ne faut pas confondre le progrès technique et scientifique avec le progrès moral ou spirituel. Le premier est cumulable et correspond indiscutablement à un « progrès ». En revanche ce progrès n’induit pas un progrès moral ou social ou spirituel. Ce progrès est moralement neutre : il peut être mis au service du mal comme du bien : avec l’atome on peut aussi bien exterminer que fabriquer de l’électricité.
Pour le Judaïsme, les valeurs morales sont hors du temps et le malheur des hommes vient de leur volonté de les modifier au gré du temps, de leurs désirs, de leurs passions.
Nous renvoyons pour une réflexion plus poussée sur ce point à la série d’articles du Lien de décembre 1994 à avril 1995.
(4) Cette « mise au service » de nos ennemis n’est que relativement rare dans notre histoire, de Datan et Abiram au temps des Pharaons, en passant par Flavius Josèphe et dans les temps récents de Juifs au service de Staline et aujourd’hui d’Arafat.
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