Essais sur le judaïsme Nessim Robert Cohen-Tanugi
Etudes bibliques
Parachah Ki-Tavo : Samedi 5 septembre 2009 : Devarim (Deutéronome)
La parachah s'appelle et commence par "Ki tavo" : Quand tu entreras sur cette terre… Les Hébreux sont encore dans l'errance et la privation et ils vont entrer au contraire dans l'ère de l'enracinement et de l'abondance. Il s'agit de mettre en garde les Hébreux pour qu'ils se souviennent du malheur lorsqu'ils sont dans le bonheur, et du bonheur quand ils seront dans le malheur.
Le chapitre traite des prémices, les tout premiers fruits de la récolte. Par instinct, l'homme aurait tendance à se précipiter pour en jouir mais la Thorah lui interdit de le faire pour se souvenir au contraire des temps difficiles et, de plus, de sacrifier ces prémices qu'il s'apprête à consommer pour s'en priver et les réserver à D.ieu : " Tu prélèveras les prémices de tous les fruits de la terre que tu auras récoltés... tu les mettras dans une corbeille et tu te rendras à l'endroit que l'Eternel ton Dieu aura choisi pour y faire résider Son Nom. Tu le présenteras au Cohen qui sera alors en fonction et tu lui diras :
(Ici commence ce passage assez inattendu, cité par la Haggadah) :
"L' Araméen voulait perdre mon père, celui-ci descendit en Egypte, y vécut en étranger avec sa petite famille, et là, il devint un grand peuple, puissant et nombreux. Alors les Egyptiens nous maltraitèrent, nous opprimèrent, nous imposèrent un dur servage. Nous implorâmes l'Eternel-D.ieu de nos pères, et l'Eternel entendit notre plainte, il considéra notre misère, notre détresse et notre labeur. Il nous fit sortir de l'Egypte avec une main puissante et un bras étendu, par une grande terreur, en opérant signes et prodiges. Il nous conduisit dans cette contrée et nous fit présent de cette terre où ruissellent le lait et le miel. Or maintenant j'apporte ces premiers fruits de cette terre dont Tu m'as fait présent, ô Seigneur."
Les Hébreux doivent se souvenir du pire, Laban et l'Egypte, avant de se réjouir du meilleur.
Seconde remarque, étrange choix de ces quatre versets comme base d'explication de l'histoire de Pessa'h, plutôt qu'un extrait de l'Exode qui contient vraiment l'histoire de l'esclavage et de la délivrance.
Enfin, ce texte nous interpelle en faisant un lien entre Laban, la sortie d'Egypte et les prémices, trois sujets qui ne semblent apparemment pas liés.
L'Araméen voulait perdre mon père
Le début du verset pose un autre problème. Nulle part, dans le récit de la Genèse sur Jacob et Laban il n'est dit que Laban voulait anéantir Jacob ! Il est seulement écrit :
"Il serait en mon pouvoir de vous faire du mal" (Genèse 31,29).
Il y a bien là une sourde menace mais qu'il ne mit pas à exécution en raison, à nouveau, de l'intervention divine : "Garde-toi de parler à Jacob en quoi que ce soit, ni en bien ni en mal." (Genèse 31,24). Il voulait en effet moralement anéantir Jacob, en particulier en en faisant spirituellement un Araméen. Nous allons y revenir.
Les prémices et Laban
Le grand exégète du XIXè siècle, Samson Raphaël Hirsch, commente ainsi le texte : au moment d'apporter les prémices, celui qui les offre rappelle que son ancêtre était un Araméen errant, exilé de Canaan et pauvre, exploité par Laban auprès duquel il tentait de s'y créer une nouvelle existence au prix d'un dur labeur.
Cette situation contraste en Canaan où les Hébreux ont recouvré leur liberté et l'indépendance nationale dans la prospérité, au moment même de la récolte, celui de l'abondance et de la jouissance des prémices. Il s'agit de souligner l'opposition entre les origines modestes des Juifs dans le temps d'errance et souvent de famine au temps des Patriarches et la situation présente où les Juifs sont au contraire enracinés dans leur terre, jouissant de la bénédiction divine dont les fruits sont l'éloquent témoignage.
Pourquoi la Thora souligne-t-elle ce contraste ? C'est que l'homme finit par se persuader qu'il est tout puissant : "C'est ma propre force, c'est le pouvoir de mon bras qui m'a valu cette richesse" (Deut. 8, 17). C'est une constante de la Thora d'instruire les hommes qu'ils ne sont pas tout puissants mais que c'est au seul Tout Puissant qu'ils doivent tout.
L'Egypte et les prémices
A nouveau le texte veut souligner le contraste entre les temps de la souffrance et de la privation, et les bienfaits dont vont jouir les hébreux sur leur terre. La Thorah fait là un parallèle entre le temps de Laban et celui de l'esclavage en Egypte. Comme lors de l'exil auprès de Laban, Jacob et sa famille descendent en Egypte, pour y vivre en étrangers. Plus que jamais, la promesse divine de faire des descendants d'Abraham un grand peuple en Canaan, semble loin de sa réalisation. Et pourtant c'est là précisément, en Egypte, qu'ils vont devenir "une nation considérable, puissante et nombreuse".
Selon le grand exégète, Abrabanel, "Il est impossible qu'un homme fasse une déclaration plus digne, se rapportant à Pessa'h et à la Sortie d'Egypte que celle concernant la déclaration et la confession que disait celui qui apportait les prémices."
La Haggada, en opposant la persécution de Laban à celle de Pharaon, tient, selon Rachi, à attirer notre attention sur la différence suivante entre les deux : "Nous apprenons que Laban a été plus dangereux pour Israël que Pharaon ; celui-ci a simplement décrété que les enfants d'Israël soient ses esclaves et qu'ils travaillent durement, alors que Laban voulait tout anéantir : anéantir la foi d'Israël et convertir Jacob à sa propre foi."
Détruire physiquement ou spirituellement ?
La différence entre la façon d'agir de Pharaon et celle de Laban est semblable à celle qui sépare les persécutions d'Antiochus Epiphane et celles d'Haman : l'un s'attaquait au corps d'Israël, l'autre à son esprit.
C'est aujourd'hui encore la différence entre l'antisémitisme et l'antijudaïsme. Les premiers veulent détruire physiquement les Juifs, les seconds veulent qu'ils abandonnent leur identité et les tuer spirituellement.
Israël, l'Etat, est mis devant le même dilemme que Israël, l'homme qu'était devenu Jacob : il y a ceux qui veulent détruire physiquement Israël, comme le Hamas, l'Iran ou, hier, l'Irak de Saddam Hussein, et ceux qui veulent le détruire spirituellement (dont, hélas, nombre de Juifs) en l'assimilant à la civilisation ambiante, actuellement la civilisation occidentale, certes admirable par le développement des sciences et des techniques, mais aux valeurs morales condamnables, telles l'hédonisme et la sexualité mais aussi la barbarie, la Shoah et les génocides des Indiens, des Rwandais ou du Biafra.
Telle est la condition de l'homme en général et des Juifs en particulier : comme le rappelle le rituel des prières à la fin du Chéma, au moment de passer à la Amida : D.ieu abaisse les orgueilleux jusqu'à terre et élève les humbles tout en haut…
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